L'art de la marche

La chance de l’ « homo » a été de se retrouver debout sur ses pieds.

Une fois érigés, masse cérébrale et membres supérieurs d’« homo érectus » pouvaient se transformer. Ces transformations évolutives donnèrent à « homo sapiens sapiens » des possibilités extraordinaires. La capacité de marcher sur ses deux pieds se présente comme une fabuleuse chance d’être au monde !

Nous savons qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre une technique particulière pour réaliser cette activité, la fonction de marcher étant le résultat de l’évolution et d’une construction physiologique, biomécanique et sociale. Elle est donnée à tous ceux qui naissent, se développent et se socialisent logiquement au sein de nos sociétés humaines.

Au sein de cette aptitude de genre existerait-il « un art de la marche », qui serait repérable à des façons spécifiques de marcher ? Oui, sans aucun doute, mais « l’art de la marche » ne se trouverait-il pas, aussi, dans ce qui s’accomplit au cours de cette pratique ; principalement dans la relation avec les milieux traversés ?

La marche, au-delà de son aspect mécanique et utilitaire, se présente comme une faculté qui permet de se mouvoir et d’arpenter le monde, tête et mains libres. Ainsi le marcheur peut : toucher, respirer, sentir, goûter, écouter, regarder en toute disponibilité. Ses pieds le portent et le promènent et sa sensorialité peut ainsi s’épanouir et lui offrir les odeurs, les goûts, les couleurs, les bruits et les textures d’espaces qui sont son univers !

Alors, je pose cette question, n’y aurait-il pas dans cette relation des marcheurs avec les milieux qu’ils traversent, une dimension poétique ?

La marche : un corps à corps avec le monde

Avec la marche le corps est investi dans une pratique physique qui permet au marcheur de réinvestir celui-ci et de réveiller une multitude de sensations kinesthésiques[1]. Le marcheur ressent son corps en mouvement : ses muscles se tendent et se détendent, ses articulations s’activent, son cœur bat et il le sent battre. Une forte « conscience » de son existence physiologique se réalise alors ! L’ « effacement » habituel de cette réalité du corps disparaît.

Les milieux de pratiques : montagnes, bois, déserts et bords de mer, sont sources de puissantes sensations et les marcheurs opteraient pour un mode de sentir plus proche de la vie pulsionnelle que de la vie psychique, privilégiant ainsi un type de rapport au monde du genre de celui que nous avons évoqué précédemment. Un rapport avec la nature plus réel, plus intime et plus sensoriel. Pour le marcheur, les sens se nourrissent de mystérieux et secrets échanges entre le corps et les espaces qu’il randonne. Les notions d’atmosphère et d’ambiance expliquent cette insaisissable relation. En « corps à corps » avec les paysages traversés ; avec leurs couleurs, leurs senteurs, leurs bruissements, leurs formes ; le randonneur acquière de nouvelles possibilités perceptives et sensitives. Ses sens s’aiguisent et son corps reprend de la consistance. Ce nouvel état corporel « du dedans » lié aux nouvelles perceptions « du dehors », lui procurent un fort sentiment d’existence, de vie, d’être au monde. Le marcheur fait corps avec le monde qu’il visite. La randonnée n’est pas seulement une expérience du corps, mais aussi une expérience du corps dans le monde[2].

L’état poétique

Lorsque nous nous sentons proche de la nature et que nous avons vu des films comme le peuple migrateur, nous avons pu ressentir l’intensité qui se dégage du vol des oiseaux. Quelque chose de spécial nous envahit, une émotion profonde qui nous relie à ces animaux et leurs espaces de vie. Une poésie prend forme qui se fonde dans la vision de cette esthétique inscrite dans les mouvements des oiseaux, en lien avec la mer et la terre.

Un guide raconte et il parle ici d’un état poétique : « ils sont là debout avec leurs gamelles, entassés dans une cabane rudimentaire en béton, à pique-niquer pour le repas de midi. La situation pourrait paraître morose, car dehors le temps est gris et il tombe une neige mouillée. Mais malgré le froid et le temps maussade, ils paraissent enchantés et discutent joyeusement en buvant un café bien chaud. Je les invite à reprendre l’itinéraire du jour. Vite les affaires sont rangées et les sacs à dos chargés. La cordée chemine sous des nuages bas qui encombrent le ciel et masquent la vue sur les sommets du Cirque de Gavarnie. Bientôt nous nous arrêtons, car à une centaine de mètres des isards paissent au-dessus de nous. Alors quelque chose venant de cette vision s’insinue dans le groupe immobile, comme suspendu. Que se passe-t-il ? Les isards sont maintenant dans la neige, des lambeaux de brume diluent les formes du relief créant un sentiment d'étrangeté. Cela donne au paysage une allure mystérieuse. Le groupe est envahi par l'émotion, un mélange de calme et d’excitation, une sorte d'exaltation. La magie de la montagne agit sur ces randonneurs immergés au sein de sensations indicibles. Ils se sont mis à chuchoter entre eux et leurs voix se fondent dans le paysage. Là haut, une harde d'isards traverse le chemin et descend dans la pente, puis s'immobilise sur l’autre versant, pour regarder ces humains ».

Cet état poétique dont je parle est constitué par les effets des « vibrations » si particulières que produisent l’atmosphère et l’ambiance issues de cette connivence du marcheur avec ce qui l’entoure et de cette complicité avec les pulsations du monde naturel, dans lequel il est immergé. Je ne parle point d’une poésie à « l’eau de rose », il ne s’agit pas de composer des vers, il s’agit ici d’autre chose, il s’agit d’émotions « terrestres », d’un type de rapport avec la terre. Par exemple si vous lisez ou entendez le terme « atlantique nord », que ressentez-vous, que se passe-t-il dans votre tête ?

Le concept de géopoétique peut nous aider à mieux comprendre cet état, en proposant un contenu. J’emprunte ce concept à Kenneth White, un penseur des relations des hommes avec la terre. Avec « géo », cela concerne la géographie, c’est à dire les espaces terrestres ; avec poétique, il est question du rapport émotionnel à ces espaces. La géopoétique est fondée sur la pratique de penser (et de vivre) son rapport au monde. Il est ici question de redonner de l’importance à notre rapport esthétique avec l’espace du monde.

L’art de la marche consiste en ce rapport, entre l’être du marcheur et la nature, qui s’instaure et se développe en marchant. Un rapport qui recherche, de chemin en chemin, une poétique construite par la manière « dont l’homme fonde son existence sur la terre »[3]. Il est question ici de la relation entre l’état d’esprit du marcheur et la terre. De la manière dont-il conçoit sa relation avec la nature. Quel est la place de la nature dans sa vie ? La considère-t-il au travers de l’intimité, de la sensibilité, du respect, de l’humilité ?

Comme Jean Malaurie, je crois que les espaces, dans lesquelles un marcheur évolue sont : « bien plus qu’un lieu géographique et climatique : l’aura des lieux, l’air qu’on y respire…Il ne fait pas de doute qu’il y a là une relation mystérieuse, sensorielle, je dirais géopoétique, tellurique... »[4]. Il s’agit en marchant de privilégier une sensorialité qui se fonde dans une relation avec la nature qui exclue la coupure entre nature, corps et esprit, qui engendre un état harmonieux comme des notes de musiques qui s’accordent. Je veux parler d’un marcheur « poète » et non morcelé qui s’immerge dans le réel des espaces qu’il traverse et qui dialogue avec ceux-ci. La marche est conçue ici comme une pratique qui s’ancre à la fois dans un lieu géographique (l’espace traversé) et dans un espace mental (celui du marcheur).

Les saveurs de la chair du monde

Dans l’univers des plaisirs des sens, la gastronomie est une catégorie qui y occupe une bonne place. Le rapport aux aliments et leurs saveurs au travers des créations, des façons et des techniques pour les cuisiner, ainsi que les rites et les codes inhérents aux manières de les manger, avec l’esthétique de la table ; tout cela constitue un art. Unis dans une même célébration, cuisiniers et gastronomes célèbrent cet art de la nourriture. Dans les cuisines, entourés d’odeurs et de vapeurs ; ils remuent, reniflent et observent les bouillonnements. A table, ils s’émerveillent pour les plats, les goûtent et s’extasient des saveurs qui envahissent leurs palais.

Le marcheur devrait-être comme un gourmet apte à déguster ce qui lui est offert. Ce monde dans lequel il marche est une offrande savoureuse qui se donne à lui pour qu’il s’en nourrisse. Ces « nourritures terrestres » qui « bouillonnent » et qui « mijotent », pleines de parfums et de saveurs emplissent l’univers du marcheur.

Ce festin nous est donné grâce à ce corps à corps avec la nature qui établit un échange charnel, « de chair à chair », entre le randonneur et ce qu’il parcoure.

Lorsque nous nous retrouvons un matin sur des crêtes et que nous sommes au-dessus d’une mer de nuages, l’effet du paysage-festin est fulgurant ! Celui-ci vous transporte dans les saveurs d’une émotion « poétique ».

L’art de la marche : la fête des sens !

La marche peut-être considérée comme une pratique zen, un exercice de yoga : la marche comme méditation ! Elle permet de faire le vide en soi et nous pourrions lui assigner une participation mystique à l’univers[5]. Sans évoquer une modification de conscience ou une autre perception du réel, je tiens pour acquis que marcher permet sûrement de faire du vide en soi, mais cela pour mieux se remplir des sensations qui proviennent des lieux que le marcheur traverse. Alors autre perception du réel ou nouvelle disponibilité à la réalité qui entoure le marcheur ?

La caresse du vent sur la peau, le contact de l’eau de pluie sur le visage, le froid sur les mains, la chaleur du soleil sur le corps ; la vision des jeux de la lumière et de l’ombre, les couleurs des feuilles d’automne ; le bruit du torrent, le souffle du vent, la sonnaille de brebis ; les odeurs d’une fumée, de l’humus, des bêtes, des arbres ; le contact avec la roche, l’herbe…tout cela crée cette aura dont parle Jean Malaurie. Tout cela livre le marcheur à une réalité sensorielle intense qui l’implique fortement dans le présent. Ces sensations le re-culturent, le touchent et le pénètrent, pour un moment, le marcheur est dans les bras du monde. La marche célèbre une anthropologie des sens, par elle l’homme est dans la chair du monde. Cette fête des perceptions donne du sens au vécu du marcheur. Chacun de ses pas le rapproche de lui-même et de l’autre.

Une littérature voyageuse

Il existe une bibliographie impressionnante qui est consacrée à la marche, cette abondance nous signale l’importance de ce phénomène dans nos sociétés modernes.

Au sein de l’univers des écrivains de la littérature voyageuse, ceux qui ont pratiqué la marche à pied sont nombreux. J’affectionne particulièrement des auteurs comme Laurie Lee, Patrick Leigh Fermor, Peter Mathiessen, Basho, Nicolas Bouvier, Kenneth White, Jacques Lacarrière, Henry-David Thoreau ou bien encore Blaise Cendras, Bruce Chatwin, Francisco Coloane, Jim Harrison, John Muir, Paul Théroux, Robert-Louis Stevenson.

Laurie Lee qui traverse l’Espagne à pied nous dit : « Le soleil de cette fin d’après midi exprimait si fort l’odeur de chaque arbre que c’était l’endroit tout entier qui, telle une église, semblait nager dans les flots d’encens » et encore « Je m’étendis au milieu d’un champ et regardais fixement les étoiles qui brillaient. M’oppressèrent alors le vide velouté du monde et la douceur du carré d’herbe sur lequel je m’étais allongé… ».

« Dans la vallée qui descend vers Tibrikot les noyers ont encore des feuilles ; des fougères vertes se mêlent aux cuivrées le long des cours d’eau et je rencontre une huppe ; hirondelles et papillons voltigent dans l’air tiède. C’est ainsi que je voyage en remontant le temps dans la lumière lasse de l’été mourant » écrit Peter Mathiessen.

Basho en marchant désirait  « se laisser aller avec les feuilles et le vent » ou Kenneth White qui voulant voir des cygnes sauvages observe « un miroitement et un frémissement sur les eaux bleu sombre, le vent dans les herbes dorées… ».

Ou encore Nicolas Bouvier qui confie : « Moi c’était surtout dormir qui m’intéressait. Pendant que nous rôdions à dix à l’heure en quête de l’hôtel, et que les étoiles s’éteignaient une à une, le mot "Kandahar" prenait successivement la forme d’un oreiller, d’un édredon, d’un lit profond comme la mer où il s’agirait de s’installer, pour cent ans par exemple ».

Tous célèbrent le monde dans leurs textes. Ce qu’ils donnent à lire révèle cette richesse de la Terre. Leurs pérégrinations témoignent de cette poétique terrestre que j’ai évoquée ici.  Ils nous convient au voyage et à partager les palpitations du monde.

Pour conclure

Marcher poétiquement, voici donc ce qui consiste en un art de la marche. Le marcheur est comme un géographe qui explore et développe la cartographie de son corps en parcourant celle du monde. Marcher, une fête des sens au contact de la Terre. Avec David Le Breton, je crois, dur comme fer, que « la marche est une ouverture à la jouissance du monde car elle autorise la halte, l’apaisement intérieur, elle ne cesse d’être un corps à corps avec le milieu, et donc de se donner sans mesure et sans obstacle à la sensorialité des lieux »[6]. Bonne et voluptueuse marche !

Bibliographie

Basho : Journaux de voyage, POF, 1988.
Nicolas Bouvier : Œuvres, Gallimard, 2004.
David Le Breton : Eloge de la marche, Ed Métailié 2000. La saveur du monde, Ed Métailié, 2006.
Blaise Cendras : Bourlinguer, Denoël, 1948.
Bruce Chatwin : En Patagonie, Grasset, 1979.
Francisco Coloane : El Guanaco, Phébus, 1995. Tierra del Fuego, Phébus, 1994.
Jim Harrison : Entre chien et loup, Christian Bourgois, 1993.
De Marquette à Véracruz, Christian Bourgois, 2004.
Michel Jourdan, Jacques Vigne : Marcher, méditer, Albin Michel, 1998.
Jacques Lacarrière : L’été Grec, Plon, 1975. Chemin faisant, Ed. Payot, 1992.
Laurie Lee : Un beau matin d’été, Phébus, 1987. Instants de guerre, Phébus, 2009
Patrick Leigh Fermor : Le temps des offrandes, Payot, 2003. Entre fleuve et forêt, Payot, 2003.
Peter Mathiessen : Le léopard des neiges, Gallimard, 1983.
Maurice Merleau-Ponty : Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945.
John Muir : Alaska, Payot, 2009.
Paul Théroux : Voyage exentrique et ferroviaire autour du Royaume Uni, Grasset, 1986.
Pierre Sansot : Chemins aux vents, Payot, 2002.
Robert-Louis Stevenson : Voyage avec un âne dans les Cévennes, Flammarion, 1991.
Rebecca Solnit : L’art de marcher, Actes sud, 2002.
Karl Gottlob Schelle : L’art de se promener, Rivages, 1996.
Henry-David Thoreau : Walden, ou la vie dans les bois, Gallimard, 1922. De la marche, Mille et une nuits, 2003. Balade d’hiver, couleurs d’automne, Mille et une nuits, 2007.
Kenneth White : Le Plateau de l’Albatros, Grasset, 1994. L'Esprit nomade, Grasset, 1987. Les cygnes sauvages, Grasset, 1990. Lettres de Gourgounel, Grasset, 1986. En toute candeur, Mercure de France, 1964.

[1] Il s'agit des sensations internes des mouvements du corps qu'une personne ressent, grâce à une sensibilité profonde issue de capteurs neuromusculaires.
[2] Maurice Merleau-Ponty : Phénoménologie de la perception, Ed Gallimard, 1945, p 165.
[3] Kenneth White : Le Plateau de l’Albatros, Ed Grasset, 1994, p 12.
[4] Kenneth White : L’Esprit nomade, Ed Grasset, 1987, p 278.
[5] Michel Jourdan, Jacques Vigne : Marcher, méditer, Ed Albin Michel, 1998, p 66-72.
[6] David Le Breton : Eloge de la marche, Ed Métailié 2000, p 78.

Accompagnateur Pyrénées

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